Maman Blues a 10 ans !

Livre de Maman Blues : Tremblements de Mères

"Tremblements de Mères" est paru

Témoignages recueillis par Maman Blues, "Tremblements de Mères" lève le voile sur ces "accidents de maternité", qui touchent chaque année des milliers de femmes, des milliers d’enfants.
Ces femmes racontent que mettre un enfant au monde ne signifie pas forcément devenir mère. Parfois, une souffrance intense envahit la relation naissante.
Ces parcours bouleversants, mettent en évidence la complexité de ces rendez-vous manqués. C’est l’histoire de chacune qui se noue et se dénoue. C’est aussi l’occasion d’une autre rencontre de soi, jusqu’aux limites de soi.
Ce livre est une main tendue vers toutes celles qui se débattent seules avec leur "devenir-mère", il leur confirme qu’au bout du chemin peut renaître un amour maternel serein. Il interpellera tous ceux, famille, amis, professionnels, qui entourent les femmes enceintes, sur la façon dont elles doivent être accompagnées et soutenues.
Enfin, c’est aussi un message fort et engagé pour la reconnaissance de cette douleur particulière, pour la création et le développement de structures de soins dédiées aux mères en souffrance.

Livre de Maman Blues : Tremblements de Mère

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Extraits de Tremblements de mères

Ka : Peurs, pleurs, luttes : le bébé comme reflet de soi

Dès la première journée à la maison, dès la première mise au sein, dès la première selle de G., j’ai été tétanisée par la peur de mal faire, de ne pas savoir quoi faire. J’ai été submergée par mon incompétence. Je me suis alors lancée dans la lecture d’un livre de puériculture pour pallier tous mes manques et toutes mes inquiétudes. Dès le début, j’ai laissé l’intellectuel prendre le dessus sur le ressenti. Comme beaucoup de futures mamans, je m’étais imaginée une mère parfaite. Pour moi, ça voulait dire que je devais m’occuper de tout à la maison ainsi que du bébé, et ce jour et nuit. De plus, je me disais que tu étais déjà bien assez fatigué par ton travail, B., que la nuit tu devais te reposer afin d’être performant le lendemain.

Je me souviens me réveiller dès les premiers bruits du bébé et me dépêcher de me lever pour ne pas te réveiller. Je dormais très peu la nuit, et pas du tout le jour. Je faisais plutôt le ménage, le lavage ou le repas en attendant le prochain appel du bébé. Dès que je l’entendais, je me précipitais vers lui en me demandant ce qu’il fallait faire pour arrêter ses pleurs. Avait-il faim? Était-
il mouillé ? Avait-il froid ? Ou chaud ? Au début, je ne savais pas, mais j’essayais tout. Mais comme je n’étais pas en empathie avec mon bébé, et donc incapable de comprendre ses pleurs, le stress a commencé à m’envahir. Cette absence d’empathie n’était peut-être pas un manque mais un trop plein ? Mon bébé était mon miroir et moi le sien. Ce qu’il me faisait ressentir par
ses cris et ses pleurs, c’est ce que je lui faisais ressentir par ma propre détresse. Après l’avoir langé ou bercé je cherchais dans son regard une lueur de réassurance et pourtant je n’y trouvais que le reflet de mon incompréhension et de mon inquiétude. G. avait besoin d’une mère et pleurait pour me le faire comprendre, mais ne résonnaient ainsi en moi que nos appels au secours. Et plus les jours passaient, plus j’étais fatiguée, plus mon stress augmentait. Je me suis mise à ressentir ses pleurs comme des
reproches, comme s’il m’accusait de ne pas être une bonne mère, de le laisser pleurer sans l’aider. Et rapidement après mon retour à la maison, dès que mon bébé se mettait à pleurer, j’ai été étais prise d’angoisse à l’idée de ne plus rien comprendre. Je me suis alors donné comme objectif de faire cesser ses pleurs à tout prix, comme si ma vie, ou la sienne, en dépendait.
Ce rythme, que je m’étais moi-même imposé, a épuisé / m’a demandé mes dernières énergies.

Flo

Ce malaise profond a perduré à notre retour à la maison, il m’a enveloppée petit à petit, insidieusement, je me suis enfoncée dans une vase étouffante, telle un boa qui resserrait jour après jour son étreinte. Tu étais maintenant nourri au biberon, pourtant à chaque repas (et malgré les médicaments que l’on m’avait obligée à prendre à ma sortie de maternité),
j’avais une montée de lait...

Je ne comprenais pas ce qui se passait dans mon corps, qui manifestait si clairement cette envie de te nourrir au sein... alors pourquoi n’y étais-je pas arrivée, qu’est-ce que j’avais mal fait ?... L’angoisse est montée, s’est amplifiée, au fil des pensées qui me traversaient chaque minute, chaque seconde : peut-être que c’est parce qu’il ne m’aime pas, peut-être que c’est parce que je ne l’aime pas vraiment, si je l’aimais je ressentirais de l’amour, je ressentirais quelque chose, pas cette angoisse, et puis est-ce que je l’ai vraiment voulu, si je l’aimais, j’arriverais à le nourrir, je ne me sentirais pas aussi mal...

Peu à peu, j’ai disparu dans ce marécage, te laissant aux soins de ton papa, qui lui réussissait si bien là où j’échouais lamentablement : vous étiez heureux tous les deux, cette évidence me crevait les yeux et le cœur. Malgré cette souffrance qui ne desserrait pas ses griffes, j’ai réussi à appeler à l’aide, de tout ce qui restait de mes forces j’ai crié que je n’en pouvais plus,
qu’il fallait faire quelque chose, que j’allais en crever, que je voulais crever... Comment aurais-je pu rester en vie alors que je pensais ne pas t’aimer, comment une mère aurait-elle le droit de vivre si elle n’aime pas son enfant ? Ton papa m’a entendue, il m’a soutenue, au-delà de son incompréhension et de sa peur, il n’a jamais douté de l’amour que j’avais pour toi, il était là. Tu
avais deux mois et demi lorsque je me suis fait hospitaliser en clinique psychiatrique, épuisée par la souffrance, la honte, le remords. J’avais tout essayé, les séances chez la psy, l’unité mère-enfant, où je ne m’étais pas sentie « à ma place »...

Je n’en pouvais plus, je voulais partir, te laisser avec ton papa, je voulais mourir. A ma sortie, deux mois et demi plus tard, j’avais repris un peu de forces, et surtout je sentais que je n’avais plus rien à faire là, ma place était maintenant auprès de toi, et je voulais être ta maman, quel qu’en soit le prix.

Laura

2006 – Mon fils a deux ans déjà.

Je “surfe” sur internet pour trouver des idées. J’essaye vainement d’avoir un deuxième enfant, j’ai fait deux fausse-couches au troisième mois et combien d’autres plus précoces ? Et je ne peux m’empêcher de me demander en quoi cela peut être lié à ma difficulté avec mon premier enfant, mon fils... ou plutôt ce qu’il a représenté de par sa venue au monde.

Je dis « premier » ; c’est faux ; il est mon deuxième enfant ; au premier j’ai dû renoncer, j’étais très jeune, j’avais le sentiment d’habiter chez les fous. Avortement, regards haineux... Beaucoup de femmes dans cette situation pensent à se jeter dans
le vide, à se défenestrer. C’est ce qui m’est arrivé cette nuit-là, il y a 25 ans, dans cette clinique. La fenêtre était scellée. C’est bien là de toutes façons le tout début de ma difficulté maternelle, je le sais maintenant, à moins que cela n’en ait été que la partie visible. Voilà, le mot est lâché : difficulté maternelle. Je n’avais jamais entendu ce terme avant de rencontrer Betty, qui est devenue une amie très chère. C’est elle qui m’a contactée sur un forum de discussion. J’y errais à l’affût d’un partage quand elle m’est « tombée dessus » ; pour moi, il n’y a pas de hasard. J’employais des mots tels que « origine », alors cela lui a mis la puce à l’oreille. » Tu n’aurais pas fait un séjour en Maternologie par hasard ? », m’a-telle dit ? Voilà, c’était parti...

Notre amitié, et notre collaboration au sein d’un forum et d’une association ont pris racine dans cet échange. Aujourd’hui, je suis plutôt fière du chemin parcouru. Je m’interroge : fallait-il que je passe par cette épreuve qui a failli me laisser à jamais dans l’incompréhension, le désespoir, pour trouver enfin comment vivre avec le « fond de moi » ?

Mélancolie : Le séjour à la maternité, annexe de l’enfer

On m’a enfin montée dans ma chambre. Quelques minutes après que j’ai été installée, c’est le « matin », remue-ménage, on retape les draps de ma voisine. Et là, une douleur fulgurante. Je n’ai jamais autant souffert de ma vie, j’essaie de me contenir. C’est peut-être normal. On ne m’a pas prévenue, je voudrais sonner mais je n’ai rien, je le signale à l’aide-soignante à côté qui
s’étonne et s’indigne longuement du fait que je n’ai pas de sonnette. Du bureau d’en face, on crie : « Elle a mal ? » Pas de réponse. On répète : « Elle a mal ? » L’aide-soignante me regarde, me lance son menton : « Alors, vous avez mal ? » C’était donc à moi qu’on s’adressait... Je réponds un petit oui et resserre les dents, les larmes ne tardent pas à monter.

Une heure. J’ai attendu une heure avant qu’une infirmière vienne et me donne du paracétamol. La belle affaire. Heureusement quelqu’un d’autre passe peu de temps après et me donne une pommade anesthésiante. Ce qui est douloureux, c’est l’épisiotomie. « Ça s’atténuera vite », je ne me rappelle plus qui a dit ça mais ces paroles prêtes à l’emploi pourtant- m’ont réconfortée. Le rinçage à l’eau froide après le passage aux wc. Un pur moment de bonheur. Je voudrais passer ma vie sous l’eau froide. Quand donc l’enfer se termine-t-il ? Je veux rentrer chez moi. Le bébé est là, je veux partir. Il faut que je demande quand on peut partir.

Tu t’es réveillé alors que j’étais toujours aux toilettes. Je suis contente de tes cris. Pas des petits cris plaintifs, non de vrais cris. Dès que je les ai entendus mon coeur a bondi. Ces cris sont ta voix. Bientôt je les reconnaîtrai entre mille. Je suis fière, si
fière de toi, mon fils. Je suis debout, propre. C’est avec calme, presque avec grandeur que je vais vers ton petit lit vitré. Je n’ai pas senti l’épuisement de l’accouchement mais je conserve peu de souvenirs des quelques heures où tout était plus beau que dans mes rêves. La première nuit, C. crie tellement qu’on finit par me le retirer. Je pense qu’on saura mieux s’en occuper que je
ne le fais, il sera mieux et puis si je dors je serai moi aussi plus à l’écoute. J’ai à peine fermé l’œil, mon bébé est absent, disparu. Qui t’a pris ? Où es-tu ? Ni en moi ni près de moi. J’ai envie de hurler, je veux m’enfuir d’ici. Partir avec toi, trouver un refuge loin de tous ce raffut de plastique, couches, biberons, tant d’emballages sans cesse déchirés. Le bruit comme la lumière
m’angoissent, qu’est ce que je m’imaginais, un monde paisible où tout serait naturel... je suis à l’hôpital et c’est moi-même qui ai refusé de donner le sein.
Au matin, j’apprends qu’ils t’ont isolé, mon bébé.

Ondelinat

J’ai de moins en moins de lait, je le sens bien. De toute façon, je dois reprendre le travail, alors je suis obligée de te sevrer à moitié. Je reprends toute la servitude des biberons. Tu n’en veux pas. Je ne peux plus. Tu pleures, et je pleure. Ce sont des torrents de larmes, que je verse chaque jour et à chaque instant. Quand je te change, quand je t’allaite, quand je te donne le bain, mes larmes coulent sur toi, et je te dis : « Maman est fatiguée, mon bébé, mais je t’aime, je t’aime tellement, ne t’inquiète pas, mon bébé, « ça » va passer »... mais « ça » ne passera jamais...

Je n’ose plus sortir. Je pleure tout le temps. Je pleure en poussant la poussette, je pleure en faisant les courses. On sort avec Ondine. Avec Ondine, c’est moins dur. On va faire les touristes, au centre Beaubourg, au musée du Louvre. On sort, et il fait moins neuf dehors. Je suis une mauvaise mère qui n’écoute que son mal être et te sort dans le froid. Comment est-ce
possible que tu ne sois pas malade ? Tu es tellement fort, tu es tellement beau, c’est pas possible que tu existes vraiment... pourquoi m’as tu choisie comme mère ? Çà n’est pas possible. Quelqu’un s’est trompé quelque part.
On devrait tout recommencer à zéro. Tu pourrais avoir une meilleure mère que moi, hein ?

Un jour, je t’ai confié à Ondine, et je suis partie boire un café et faire des courses. Et puis, j’ai pensé qu’en fait, rien n’existait, que j’étais dans le coma, que j’errais dans mon coma, et que si je me réveillais, tu ne serais plus là. Alors, je suis tombée. J’étais dans un rayon de supermarché. Il y avait des gens autour de moi qui voulaient appeler les pompiers. Non, non, ça va, c’est
juste un malaise, je vais bien.

Maison. Je ne peux plus sortir, c’est trop dangereux dehors. Je pourrais me réveiller et tu ne serais plus là. Je suis une mauvaise mère qui tient son bébé confiné à la maison. Et puis, si je sors, je vais nous tuer. J’en suis arrivée à la conclusion que personne ne voulait de nous. Même ton père ne donne plus aucune nouvelle. Je nous vois bien nous jeter de la tour Montparnasse. C’est pas assez haut pour mon désespoir, mais la tour Eiffel est toute grillagée. Montparnasse, je ne sais pas. Il faudrait y aller en repérage. Oui mais, je n’arrive pas à me faire à l’idée de me jeter avec toi dans les bras.

Je suis celle qui t’a donné la vie, je ne peux te la reprendre. Impossible, je n’y arriverai pas. Alors, je pourrais te laisser là, sur le sol. Mais si on ne te trouvait pas ? Et si tu prenais froid en attendant ? Alors, je pourrais te laisser avec Ondine, à la maison. Oui, mais si jamais je te manquais dans une heure ? Si dans une heure, tu me veux, et que je ne suis plus jamais là pour toi ? Je le saurai bien, même morte, et ça sera encore pire. Ça va mal.

Sana : Mon parcours

C’est cette douleur qui me fait tant souffrir, cette douleur qui me pousse à écrire. J’ai compris pourquoi je pleurais d’impuissance peu de temps avant ta naissance. Angoisse indicible d’être si seule à vivre cette douleur. Des heures passées à souffrir sur le canapé, à dormir par petits bouts, le sommeil haché, le moral brisé. Impression que je vais m’évanouir, baleine échouée sur canapé. Je m’échappe à moi-même mais sans bruit pour ne pas réveiller mon mari. Je pleure pendant des heures, perdue, hors du temps, hors de moi-même, la nuit.

C’est vraiment le plus dur, cette solitude. Je ne sers à rien, personne ne s’intéresse à moi. J’aimerais que mon mari s’éveille, qu’il me prenne dans ses bras. Qu’il comprenne tout ce que je ne dis pas. Parce que moi-même, je ne me comprends pas...
Je suis crevée, je vais crever, j’ai peur d’accoucher. Je n’ai pas pu naître moi- même, c’était le couloir de la mort, dans ma mère, je ne pouvais pas passer.

C’est par césarienne que je suis née, hagarde, terrorisée. Lors d’une séance d’haptonomie avant mon accouchement, j’ai été emportée par un tourbillon d’émotions qui dataient de ma propre naissance. Peur, impuissance, éperdue en recherche de reconnaissance... Cela m’a complètement submergée, je n’y étais pas préparée... Et pourtant, cela devait arriver. J’avais toujours senti qu’il se passerait tant de choses autour de mon accouchement. Et ces sensations si violentes datant de ma propre naissance, je vais devenir mère et en même temps je suis ce bébé terrorisé, sans repère. 

Cela ne peut pas fonctionner. La blessure est bien trop profonde, la plaie réouverte à vif. Avait-elle jamais été fermée ? J’avais le sentiment d’être incomplète à moi-même pendant toutes ces années. Je me cherchais, sans savoir ni quoi ni pourquoi. En surface je n’avais pas trop mal, je n’allais pas si mal. Je flottais tel un bouchon sur l’océan de la vie. Le bouchon d’une
bouteille mal fermée. J’étais d’un tempérament calme, trop calme. Quand j’explosais cela faisait l’effet d’un volcan. Alors après l’accouchement ma réalité a explosé, le volcan lui-même s’est fracturé. Je me suis littéralement atomisée, je me suis laissée partir de moi-même face à un intense manque d’amour environ trois semaines après ta naissance. J’ai déliré, je suis partie hors de moi, la réalité a été à ce moment impossible à supporter. Avoir ressenti tant d’amour au moment de ta naissance et vouloir,
devoir rentrer dans le moule d’une famille en souffrance, d’une société en souffrance. La vie et la mort ensemble, sans barrière.

Au cours de mon accouchement j’ai cru mourir deux fois. J’ai vu le noir. J’allais m’évanouir lorsque les sages-femmes m’ont sortie de la baignoire, où les contractions s’étaient arrêtées. En y réfléchissant après coup, je me demande si je ne revivais pas là d’une manière imagée des choses de ma propre naissance.

Sortir de l’eau...

Isabelle

Je commence à avoir peur. Il faut que je dorme. Cela fait trois jours que je n’ai pas dormi. J’ai peur car je ne vois pas du tout comment je vais pouvoir dormir à l’avenir. Et je ne vois pas comment je vais pouvoir tenir sans dormir.
Et je me demande comment je vais pouvoir donner à Antoine ce qu’il lui faut en continuant à ne pas dormir. Et je ne vois pas de toute façon comme je peux donner à Antoine tout ce dont il a besoin si je commence à m’occuper de mes propres besoins. Est-ce que je peux lui éternellement donner mes bras sans dormir ? Non. Mais alors, comment je vais faire si je suis incapable
de lui donner ce dont il a besoin ?

J’ai peur, je commence à paniquer. Comment faire pour dormir ? Les heures passent et la peur augmente. Je sens une énorme boule qui monte, qui  monte... je vais exploser. Je n’en peux plus. Ma mère arrive, j’éclate littéralement en gros sanglot. Je suis secouée de sanglots, les larmes éclaboussent, à flots. Je n’en peux plus, je suis fatiguée.  Il faut que je dorme. J’ai fait deux nuits blanches, dont une à accoucher, je n’ai pas dormi depuis soixante-douze heures.

Une idée me vient, saugrenue, car en totale contradiction avec ce que je veux faire : confier Antoine aux sages femmes cette nuit. Mais c’est déjà cette notion de « lui ou moi » qui est dans l’air. Il n’y a pas de place pour nous deux au royaume de Morphée. Lui ou moi dans la chambre. Mais ça va à l’encontre de ce que j’ai choisi de faire. C’est donc voué à l’échec. Tout le monde trouve l’idée très bonne. La sage femme arrive, c’est l’heure pour Antoine d’aller en nurserie et pour moi de me coucher alors ? C’est horrible, je suis déchirée. Je dois dire à Antoine « à tout à l’heure », je dois le laisser partir et je suis déchirée. Je pleure encore, à
gros sanglots, je suis secouée de pleurs. Devant ma mère, Pascal, la sage femme. Je ne veux pas qu’il parte, je suis en train de l’abandonner. La sage femme, Pascal et ma mère me disent qu’il le faut, il faut que je me repose, c’est la meilleure chose à faire.

Antoine est parti. Pascal et ma mère me réconfortent. Me disent d’aller sur le balcon prendre l’air. Tiens, il fait beau, tiens le soleil. Tiens les arbres, tiens le ciel. C’est vrai que ça existe encore tout ça. Ça me fait du bien. Je suis dans le lit, j’ai fermé les rideaux, éteint les lumières, fermé les yeux. Vais-je réussir à dormir ? J’en doute fort. Je suis ultra excitée, comme en état de manque. J’essaie. Soudain, la voix crachotante de la sage femme retentit dans le micro. Je bondis du lit. Quoi, que dit-elle ? « Antoine pleure depuis une demi-heure. On n’arrive pas à le calmer. Qu’est ce qu’on fait ? ». C’est le moment, le climax, l’élément
déclencheur, le pic, le début de la fin, le moment où le mur déjà bien fissuré explose littéralement et me voilà projetée dans un autre monde. Un monde de douleur et d’angoisse, en enfer.

J’ai à peine entendu ces mots que je suis dans un état de panique indescriptible : je tremble, mon cœur bat à cent à l’heure, j’ai chaud, ça bourdonne, je sue, j’ai l’estomac tout contracté, comme une boule, douloureux. J’ai mal. J’ai envie de hurler. C’est horrible. C’est horrible ce que j’ai fait à Antoine, mon petit Antoine. Il pleure tout seul depuis demi-heure. Il me réclame, moi sa maman, depuis une demi-heure, autrement dit une éternité pour lui qui n’a que quelques heures de vie, lui qui, il y a quelques
heures, baignait bien au chaud dans mon ventre. Antoine mon petit a hurlé de désespoir, de solitude, de panique, de peur pendant une demi-heure et je n’étais pas là pour le réconforter. Mon petit Antoine, c’est horrible.

Comment ai-je pu faire cela ! Comment ai-je pu ! Je me retiens de hurler. Je murmure : ramenez-le-moi. Et j’attends, j’attends dans une fébrilité indescriptible. Vite, ramenez le moi ! J’entends des bébés hurler, c’est lui ? Non pas encore. Et là, c’est lui ? Mon petit Antoine, viens vite que je te prenne dans mes bras, moi, ta mère indigne. Comment ai-je pu faire ça ?

Zoé

La solution de ses pleurs ne peut pas venir de moi, je n’ai pas cette capacité. Je suis une mauvaise mère... Cela prend racine en moi tout doucement. Ce n’est que le début... J’ai honte, je m’en veux, je lui en veux, je ne suis plus du tout heureuse, je me sens seule. Mon bébé pleure, je quitte la chambre pour ne pas déranger ma voisine. Je veux qu’il se taise car il va réveiller ceux qui dorment et montrer au monde entier mon impuissance de mère... Je panique... Je panique dans ces couloirs glauques... Et là y’a
personne ? Dans ces couloirs là, où êtes-vous ? Je ne veux pas venir vous chercher, j’ai honte mais je voudrais que vous veniez à moi... mais non, y’a personne... Enfin si, tout au bout du couloir, là bas, près de la pouponnière, discussions tranquilles sur d’autres sujets que la maternité... Je n’ai pas ma place...

Et pourtant il pleure, il pleure, je n’en peux plus... qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce qui lui arrive ? Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Ces pleurs reflets de mon impuissance, ces pleurs agressifs, qui pointent mon incapacité... et je suis seule au monde avec cette petite chose fragile dont je suis responsable mais que je crains... déjà... Je prends sur moi et remonte ce maudit couloir jusqu’aux personnes de garde la nuit. « Je peux prendre un biberon ? » « Allez-y ». A peine un regard, pas de pourquoi. Et moi j’en crève. Je pleure encore en revivant ça par écrit. Je la prends cette saloperie de biberon. Ce sera mon salut, et ma perte. Me voilà revenue sur mon banc de l’autre côté du couloir, face à ma chambre, L. dans les bras, je lui donne le biberon.

Soulagement. Il boit goulûment. Il avait faim ce bonhomme. Tu vois Zoé comme tu ne fais pas bien ton boulot, tu n’aurais pas pu lui donner avant ce biberon ? Je le hais ce biberon, qui me remplace, qui le nourrit et qui le calme. Je hais ces femmes qui ne m’aident pas. Je me hais de ne pas savoir demander de l’aide. Je me hais : je suis une mauvaise mère... Et mon loulou qui boit, qui boit qui boit... mon dieu, quelle descente ! Le biberon de 30 ml part tout seul... C’est pas trop ? Il ne va pas être malade ? Je lui redonne encore plus tard je crois 10 ml de lait presque avec honte : il avait tellement faim et moi je ne pouvais pas lui donner ce qu’il réclamait... Je finis par m’endormir ? Je crois que oui... Lui aussi s’endort complètement repu.

Et après ? Le lendemain ? La nuit ? Je ne sais plus... Mais c’est le seul biberon que je lui donne. Je reprends ensuite l’allaitement et me garde bien d’en parler à cette femme qui m’a traitée de mère indigne parce que je tenais absolument à allaiter. La honte qui continue. Le sentiment d’être seule à jamais et que je ne pourrai jamais confier à qui que ce soit les multitudes de petits soucis qui désormais interviendront entre mon fils et moi... Personne ne voit rien.

Betty_blue : Cet enfant que je ne décode pas

Je frissonne... Depuis qu’elle est née, j’ai froid en permanence. Même quand je l’allaitais encore, la chaleur de nos deux corps réunis ne parvenait pas à me réchauffer. Alors je l’enveloppais dans une couverture et je m’engonçais dans plusieurs pulls ou vestes, mettant ainsi entre elle et moi, plusieurs épaisseurs infranchissables.

Il n’y avait pas que ce froid permanent qui me perturbait, mon sommeil aussi qui s’était désorganisé dès mon retour de la maternité, se réduisant à une peau de chagrin au bout de quelques jours. Il m’était devenu presque impossible de dormir, même quand ma fille me laissait quelques moments de répit J’étais constamment sur le qui-vive à écouter son sommeil, sa respiration, à surveiller la moindre de ses expressions quand elle dormait.

J’ai commencé à redouter le soir, que je regardais tomber par la fenêtre avec appréhension, puis la nuit au moment d’aller me coucher, sachant que j’allais devoir me relever plusieurs fois pour allaiter mon enfant, recroquevillée sur le divan de la salle à manger, veillant à ne pas faire de bruit. Le sentiment de solitude que j’éprouvais dans ces moments-là était si puissant qu’il me faisait l’effet d’une chape de plomb recouvrant mes épaules. Très vite, tout est devenu extrêmement compliqué et angoissant avec mon enfant et le moindre geste de maternage a pris l’allure de véritables corvées à accomplir : l’allaiter, la prendre dans mes bras, lui donner le bain... Je me sentais complètement happée par cette maternité, presque aliénée par le besoin qu’elle avait de moi, de mes bras, de mes seins. Je n’avais plus qu’une envie, qu’elle grandisse tout de suite et fasse ses nuits. Je ne souhaitais plus qu’une chose, qu’elle n’ait plus besoin de moi, de ma présence et j’aurais voulu pousser le curseur du temps qui semblait s’être arrêté au dessus de ma tête et nous avoir oubliées toutes les deux.

Je devenais déraisonnable... En quelques jours, ce fut une véritable hémorragie interne, une perte de tous mes repères, de bons sens, de plaisir... quelque chose s’échappait de ma vie et m’échappait complètement. Je pensais alors au fameux baby-blues dont je lisais et relisais la description dans l’un des livres de ma bibliothèque. Il était écrit que le premier mois était
le plus dur à passer car tout s’installe entre soi et son enfant, qu’il fallait faire connaissance, prendre le temps de se découvrir, avoir confiance en soi et son bébé, se laisser guider par lui, respecter ses propres besoins en sommeil et repos... Belles phrases que je me répétais en boucle mais qui ne valent que quand tout va bien, pas quand il y a ce sentiment d’urgence et de catastrophe que je vivais en permanence. Ce premier mois à franchir devint une véritable fixation, l’étape à réussir pour être sauvée, la bouée à laquelle je devais me raccrocher et qui chaque jour semblait se dégonfler un peu plus. Et puis ce fut l’effondrement un mois et un jour après la naissance et mon arrivée en catastrophe dans ce service dont j’ignorais tout auparavant, son fonctionnement comme son existence. Depuis je ne lis plus les manuels de puériculture, je les trouve tout simplement... puérils. En fait ce que je vis a un nom dûment répertorié médicalement : la dépression du postpartum.

 

"Les échardes de glace", complément en littérature jeunesse du livre "Tremblements de mères"

Nous vous informons que la maison d'éditions L'Instant Présent vient de publier "Les échardes de glace" dont voici une courte présentation : c'est le pendant littérature jeunesse du livre "Tremblements de mères" de l'association Maman Blues, "Les Echardes de Glace" est le premier livre pour enfants qui aborde de front la question de la difficulté maternelle." (Texte : Edwige Planchin, Illustrations : Fabienne Cinquin).

Les échardes de glace

Elsa Grangier, chroniqueuse aux Maternelles sur France 5, marraine de Maman Blues

NOUVEAU !
Nouvel ouvrage auquel Maman Blues a participé :

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